Le 27 août dernier, le sous-préfet de Mangalmé, Mahamat Bichara Djari, a ordonné l’incinération d’archives administratives vieilles de plus d’un demi-siècle. La décision, justifiée par le besoin de faire place aux nouveaux documents, a provoqué une vague d’indignation aussi bien au sein de la population que dans les cercles gouvernementaux. Le responsable administratif a depuis été relevé de ses fonctions et placé à la disposition de la justice afin de répondre de cet acte considéré comme une atteinte à l’histoire nationale.
Cette destruction a également suscité la colère des professionnels du patrimoine et des archivistes. Pour mieux comprendre les enjeux d’un tel geste, Tchad View Média s’est entretenu avec Adoum GARIAM Phillip, gestionnaire du patrimoine culturel et ancien directeur du Musée national du Tchad.
Tchad View Média : Que représente, selon vous, la destruction des documents administratifs vieux de plus de 50 ans pour la mémoire collective d’une communauté comme Mangalmé ?
La fonction des archives peut être décomposée en deux éléments : il s’agit dans un premier temps de contribuer à assurer le bon fonctionnement des institutions ou des entreprises par une gestion rationnelle des dossiers actifs, puis dans un second temps de préserver les informations sur le passé, à la fois pour permettre un contrôle à posteriori des activités des autorités et des administrations par les citoyens, et pour plus généralement pour rendre possible l’étude de ce passé.
Les archives publiques sont un bien commun essentiel à la mémoire d’une nation. La destruction des documents administratifs vieux de plus de 50 ans de Mangalmé représente une perte irrémédiable pour la mémoire collective, car ces documents constituent des témoignages précieux sur le passé, l’histoire, l’évolution d’une communauté et son identité.
Tchad View Média : En tant que professionnel des patrimoines culturels, comment ressentez-vous personnellement un tel acte ?
En tant que professionnel du patrimoine culturel, je ressens une profonde tristesse face à la destruction des archives par le Sous-Préfet de Mangalmé. Celles-ci, qu’elles soient publiques ou privées, sont des témoins irremplaçables du passé contribuant à la recherche, à la compréhension de l’histoire et à la garantie des droits individuels. La disparition des archives est un acte indigne qui constitue un crime et qui prive les générations futures d’un pan important de son histoire. Elle entrave la transparence administrative, porte atteinte aux droits des citoyens et constitue un acte illégal passible de sanctions pénales. L’auteur d’un tel acte irresponsable ne restera pas impuni, conformément à la loi du pays.
Tchad View Média : Ce geste est-il une perte purement matérielle ou une atteinte symbolique à l’histoire ?
La destruction des archives est à la fois une perte matérielle et une atteinte symbolique à l’histoire. Cela dit, la perte matérielle est évidente par la destruction du support physique des documents, tandis que l’atteinte symbolique réside dans l’effacement de la mémoire collective.
Tchad View Média : Quels sont les risques à long terme pour une société quand ses archives sont volontairement effacées ou détruites ?
La destruction volontaire d’archives expose une société à des risques majeurs, tels que la perte de preuves et de savoir-faire, ainsi que des difficultés dans la transmission intergénérationnelle. Cette rupture avec le passé constitue à mon avis une perte documentaire irréversible pour notre pays. Elle ne se limite pas seulement à un effacement de l’histoire de Mangalmé, mais aussi celle de la Province du Guera, donc du Tchad entier. Elle révèle également les lacunes dans la gestion quotidienne de nos ressources archivistiques et documentaires au sein de l’administration publique du Tchad. C’est une preuve palpable et c’est vraiment regrettable !
L’organisation et la gestion des archives consistent à établir un système pour créer, identifier, classer, stocker, conserver et éventuellement détruire les documents tout au long de leur cycle de vie. L’insuffisance des conservateurs et des archivistes dans l’administration publique représente un danger pour l’histoire de notre pays.
Au moment où le Gouvernement s’active pour rédiger l’histoire du Tchad, le comportement du Sous-Prefet de Malagalmé vient à l’encontre de cette louable initiative ! Quel défi ! De toutes les manières, les Historiens sont alertés. Cette interpellation au sommet de l’Etat consiste à corriger ce manquement avant qu’il ne soit tard, car le Tchad dispose des archivistes formés dans des institutions professionnelles et universitaires.
Tchad View Média : Merci pour votre disponibilité, Monsieur ADOUM GARIAM Philippe !
Réalisé par : Issa Adoum

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